EMPLOI Depuis janvier, dans les Deux-Sèvres, Mauléon expérimente le dispositif « Territoire Zéro chômeur de Longue Durée ». (TZCLD)

Publié le Publié dans Revue de presse

Depuis le mois de janvier, Mauléon, petite commune sise dans
les Deux-Sèvres,
aux portes de la Vendée, compte 51 chômeurs de moins. Ils ont tous été embauchés au Smic et en CDI par l’Entreprise Solidaire d’Initiatives et d’Actions du Mauléonnais (Ensiam), créée dans le cadre de l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée. La plupart ont un niveau de qualification très faible, voire pas de qualification du tout. « Si l’on arrive à créer une bonne trentaine d’emplois supplémentaires, on aura atteint l’exhaustivité, c’est-à-dire que tous les demandeurs d’emplois qui voulaient participer à l’opération auront été embauchés », pronostique le directeur Thierry Pain. « Nous ne
fonctionnons que sur la base du volontariat. C’est une entreprise, pas un bagne »

Les caisses vides

Il n’a pas oublié sa première vraie journée de patron de cette entreprise à but d’emploi (EBE). « Il y avait déjà 15 salariés. À part leurs salaires qui étaient assurés en partie, nous n’avions rien, juste dix chaises. Moins de 100 euros à la banque. Pas de commandes. Pas de téléphone. Pas d’ordinateur. Le soir, il y a eu un grand moment de solitude ».
Les premiers meubles ont été trouvés – à crédit – chez Emmaüs. Les salariés ont apporté leurs ordinateurs personnels. Des gens ont donné des cafetières, un four à micro-ondes, des tables. « Nous n’étions pas prêts pour démarrer mais nous ne pouvions plus attendre. » Le dispositif n’était pas non plus totalement bouclé. S’il prévoyait bien que les salaires sont payés par le Fonds d’expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée, il faisait en revanche totalement l’impasse sur les fonds propres de l’entreprise.
« Les caisses étaient vides. Heureusement, la mairie nous a
accordé un soutien de 5 000 euros. La maison de l’emploi de Bressuire nous a fait une avance de trésorerie de 50 000. Le Crédit Mutuel nous a prêté 60 000 € et la Caisses des dépôts a débloqué 100 000 euros ». Cet argent a permis d’acheter du matériel, de louer un atelier de menuiserie et de commencer à aménager le siège de l’entreprise installé dans un grand bâtiment en mauvais état en
bordure de la route de Nantes. « Au propre et au figuré, notre premier boulot, ça a été de construire la maison ».

Élevage de vers

C’est aussi la mairie qui a fourni les premières heures de travail et
« amorcé la pompe ». Des particuliers ont suivi avec des demandes pour des transports de personne ou de travaux pour les jardins. Des contacts ont été pris avec une entreprise locale pour trier ses déchets et récupérer les tissus qui vont permettre de coudre des sacs. À la déchetterie, les anciens chômeurs vont chercher du bois et de l’herbe. Avec le bois, ils fabriquent des objets dans leur atelier.
Avec l’herbe, ils se lancent dans l’élevage du ver de terre
pour obtenir du compost qui pourra être commercialisé. Un salarié a été détaché sur un dépôt de pain jusque-là tenu par une association. Un autre, effectue des remplacements dans une épicerie solidaire.

Une entreprise normale

« Il n’y a pas d’occupationnel », assure Thierry Pain. « Nous ne faisons que des travaux utiles qui correspondent à un besoin.
Comme une entreprise normale. La différence, c’est que ces travaux ne sont pas forcément rentables et ils le sont même rarement ». Et s’ils le sont, ils ne correspondent pas toujours aux règles en vigueur dans le monde du travail: «Une usine de la région voulait prendre quelqu’un pour une mission de dix jours. 40 % de nos salariés ont un handicap. Si on ajoute ceux qui ont d’autres problèmes, on arrive
à 50 %. Pour la plupart d’entre eux, 10 jours c’est trop long mais il serait tout à fait possible de trouver plusieurs personnes qui pourraient se succéder sur ce poste. Il va falloir convaincre les employeurs que ce système peut fonctionner ».

À Mauléon et dans les six communes associées, l’expérience est plutôt suivie avec bienveillance par la population. « Bien sûr, tout le monde ne nous soutient pas mais les gens commencent à voir ce que l’on fait », constate Thierry Pain. « La commune nous a demandé de nettoyer les panneaux de signalisation. C’est le genre de choses qui se remarque. Mais les habitants pourraient nous solliciter beaucoup plus. En fait, ils n’imaginent pas ce qu’ils pourraient nous demander. Pour ça, il faudrait que nous soyons plus visibles avec une vitrine dans le centre-ville, un local où il suffirait de pousser la porte pour savoir si tel ou tel travail nous intéresse ». Presque tout reste encore à inventer.

“L’impression de ne pas servir à rien”
Christophe Boutin a quarante ans. Électromécanicien de formation, il occupait jusqu’à l’année derrière un « poste d’encadrement dans l’industrie ». « Je me suis retrouvé au chômage et perdu dans la vie. En fait, ça n’allait pas depuis longtemps. Je passais d’une entreprise à l’autre. Je n’y trouvais jamais ce que je cherchais ou ce que l’on m’avait promis ». Devenu demandeur d’emploi, il a commencé à fréquenter l’Ensiam comme bénévole et a travaillé
à l’installation des machines à bois dans l’atelier. Un peu plus tard, on lui a proposé de devenir salarié, puis référent atelier bois.
Le « référent », n’est pas un « responsable ». « Un responsable déresponsabilise », répète souvent Thierry Pain, le directeur, ancien DRH dans le privé. Le « référent » n’est pas non plus un « chef », qui dicte leur conduite aux uns et aux autres. « Mon rôle, c’est de dire : on a ça à faire. Et de laisser les personnes réfléchir à la meilleure façon d’y arriver pour qu’elles reprennent confiance en elles. Les gens qui sont ici ont souvent eu un parcours difficile. Il faut être à l’écoute. Dans les entreprises, on n’écoute jamais les autres. Ça m’a toujours manqué. Ici, ce que je trouve correspond aux valeurs que je cherchais. J’ai l’impression de servir à quelque chose. Nous sommes en expérimentation. Il faut travailler différemment, changer les modes de fonctionnement. C’est important de s’accomplir dans ce que l’on fait, quitte à passer par plusieurs étapes. Surtout, ce qu’il faut éviter, c’est de se retrouver une fois de plus en situation d’échec ».

Castillon-la-Bataille, Agen et d’autres villes souhaitent rejoindre le dispositif

Dans la région, plusieurs élus ont manifesté à haute voix leur intérêt pour le dispositif zéro chômeurs. La commune de Castillon-la-Bataille, en Gironde, est certainement celle qui a pris le plus d’avance sur les autres. « Nous avions été candidats pour faire partie des dix premiers territoires sélectionnés pour commencer l’expérimentation cette année. Nous n’avons pas été retenus mais on nous a dit que nous étions arrivés en douzième position », rappelle le maire Jacques Breillat, qui a malgré
tout lancé une opération dans la commune, où un tiers des demandeurs d’emploi sont au chômage depuis plus d’un an. Un chargé de mission a été nommé, des réunions ont été organisées et les premiers emplois ont été créés. Mais la commune, qui n’a pas accès au fonds d’expérimentation national, manque de moyens pour aller plus loin. Jacques Breillat espère malgré tout que le travail déjà effectué permettra à Castillon d’être retenue pour le prochain programme. « Nous avons des pistes très sérieuses avec le syndicat d’ordures ménagères. Plusieurs employeurs de la commune seraient prêts à mutualiser certaines fonctions comme le secrétariat ou la livraison à domicile. J’ai aussi demandé que l’on retourne vers les habitants en début d’année pour voir quels pourraient être leurs besoins ».
En Gironde également, la Communauté de commune de
l’Estuaire, qui regroupe 15 communes en Blayais, a initié une démarche et mis en place un comité d’expérimentation. Au cours des réunions, organisées en présence de plus d’une cinquantaine de demandeurs d’emploi, diverses pistes ont été évoquées : livraison à domicile, petits services à la personne, nettoyage de forêts, etc.
Agen n’en est pas encore là mais espère aussi être intégrée dans la deuxième vague d’expérimentation. « Cette idée de travailler sur des petits territoires dans lesquels tous les acteurs peuvent se retrouver est vraiment très intéressante, souligne Pierre Cholet, premier adjoint au maire et nous allons constituer un comité local et il faut rassembler les employeurs. Depuis quarante ans, on indemnise le chômage et on oublie l’emploi. Nous allons essayer de nous inspirer de ce que les autres territoires ont déjà réalisé ». En France, la première expérimentation en cours concerne dix
territoires. Mauléon est la seule commune du Sud-Ouest à avoir été retenue. Elle doit durer cinq ans et faire l’objet d’une évaluation par un comité scientifique indépendant. La seconde étape, qui pourrait démarrer en 2019, pourrait être étendue à plusieurs dizaines d’autres territoires avec, probablement, de nouvelles modalités de financement. L’association TZCLD travaille pour que ces expérimentations débouchent sur le vote d’une loi qui organise
un droit d’option défini à partir des opérations réalisées

Publié le 19/12/2017 à 18h41 par Pierre Tillinac dans le journal SUD-OUEST